NPA 86

Pourquoi « Nuit debout » ?

lundi 2 mai 2016 par redac-npa86

Afin de discuter au mieux des « Nuits debout », encore faut-il comprendre de quoi cette expression politique vient. Cela est essentiel pour éviter les jugements voulant dénigrer cette expérience en cours, ou, au contraire, voulant l’idéaliser.

La droite, l’extrême-droite mais aussi le gouvernement sont vent debout contre les « jeunes » installés sur la place de la République à Paris, mais également présents dans des dizaines de villes, dont Poitiers. Dans la gauche dite radicale, si la critique frontale n’est pas présente, on sent bien que le fonctionnement totalement horizontal et les discussions qualifiées de « gauchistes » mettent les militants des appareils traditionnels « hors jeu ». Je participe moi-même, pas tous les jours mais très souvent (et de nombreux-ses camarades du NPA y sont tous les jours me racontant ce qu’il s’y passe) aux Nuits debout sur Poitiers. Je peux alors tirer une analyse. La première étant de constater la quasi absence des dirigeants politiques, y compris de la gauche de la gauche (hormis le NPA, la CNT, quelques JC et des militants isolés). Mais au-delà des absences, les présences sont aussi parlantes. On voit alors, lorsque des militants chevronnés viennent, qu’ils ne participent pas vraiment aux débats (et encore moins aux commissions) mais font plutôt acte de présence. Pourquoi ne sont-ils pas à l’aise dans le mouvement ? À mon avis, plusieurs réponses sont possibles.

D’abord, ils n’en sont pas à l’initiative. Ensuite, il y a un fonctionnement qui leur est étranger. Enfin, il y a une fracture générationnelle au sens où émerge très clairement une nouvelle génération militante.

L’origine du mouvement ?

Lorsque je parle de différences générationnelles, je ne parle par forcément de différences d’âges, mais d’expériences militantes. Évidemment, comme il est plus aisé d’avoir de l’expérience en étant plus vieux, les militants avec le moins d’expérience politique sont souvent plus jeunes. Notons là que je parle de l’expérience au sens de l’accumulation d’histoires militantes, pas en terme qualitatif.

Dans les Nuits debout, on retrouve grosso modo deux générations. Celle du CPE, et celle de 2010 contre la réforme des retraites. On retrouve également les militants contre la COP21. Toutes et tous ont donc manifesté, ils ont parfois gagné (CPE, référendum sur la constitution européenne), mais, en fin de compte, ils se sont tous heurtés à un mur. En effet, même en gagnant, les possédants ont mis en place les mesures qui étaient rejetées par la majorité des gens. En 2010, pire encore, les grèves et les manifestations n’ont pas permis de gagner contre le gouvernement Sarkozy. Entre 2010 et 2016, pour les militants syndicalistes et politiques, ce fût (et c’est toujours globalement) une traversée du désert. La question revient sans cesse : pourquoi faire grève alors qu’on a perdu en 2010 et que nous n’avions jamais été si nombreux ? On voit là pointer une critique légitime de la stratégie des directions syndicales qui refusent l’affrontement avec les gouvernements (PS et UMP) en se cantonnant à des journées « saute-mouton » sans donner les moyens de la grève générale reconductible. D’où, dès le 9 mars 2016, l’appel « citoyen » qui court-circuite les syndicats et lance la mobilisation sur la loi travail. Après des années de fatalisme social, une fraction de la population retrouve confiance en elle. Les Nuits debout sont elles aussi une expression de ce regain de confiance. Voyons pourquoi.

Le PS a finalement gagné en 2012. Ce que les travailleurs et les jeunes n’ont pas réussi en 2010, ils l’ont fait en 2012 en virant Sarkozy pour élire Hollande. Mais désormais, Hollande mène la même politique que Sarkozy, en pire sur un nombre important d’aspects. Cela n’a pourtant pas empêché l’ensemble des organisations de la gauche du PS (hormis LO et le NPA, que l’on retrouve comme le parti le mieux accepté dans les Nuits debout...) de fusionner avec le PS aux élections locales (municipales, départementales, régionales – où même Ensemble et le PG, dans certaines régions, ont réalisé des fusions techniques, ce qu’ils n’avaient pas fait auparavant contrairement au PCF et à EELV qui fusionnent même politiquement...). On le voit bien, les gens de gauche, les classes populaires, ne votent plus. Ils ne croient plus dans le système parce que lorsqu’ils votent « Non » au référendum, le « Oui » l’emporte quand même ; et parce que même les partis les plus à gauche semblent plus intéressés par les postes et les accords d’appareils que par les idées et les luttes. Arrive alors une pensée logique dans la tête de ceux qui luttent : « si personne ne nous représente, représentons-nous nous même ». Puis vient l’appel « à ne pas rentrer chez soi » après les manifestations et à passer la « Nuit debout », qui représente, au départ, une réponse tactique au problème des journées en saute-mouton. Les gens savent qu’une journée de grève par-ci par-là n’est pas suffisante, et ils veulent imaginer autre chose. Les Nuits debout sont nées...

Comment ça se passe ? En quoi c’est utile et quelles sont les limites ?

Je ne parle là que de l’exemple de Poitiers même si, d’après les discussions et les lectures que j’ai eu, il semblerait que ça reflète (dans les traits principaux) ce qu’il se passe à Paris.

D’abord il s’agissait d’un prolongement du mouvement social. La fraction la plus combative des grévistes ne se retrouvant pas dans la stratégie des directions syndicales se rassemble, comme écrit plus haut. Mais très vite, les discussions s’enflamment sur des sujets politiques, pas tactiques. Qu’est-ce que le capitalisme ? Quelle représentation pour le peuple ? Comment être écologiste ? Comment faire de la politique ? Faut-il détruire le système ou vivre à la marge de ce dernier ?

Des discussions qui partent dans tous les sens mais qui montrent une chose importante : le capitalisme est une impasse, il ne nous offre qu’un avenir de misère, d’exploitation, de pollutions...

Un constat fait en quelques jours, sans chef, sans dirigeant, sans sauveur suprême, sans primaires et sans candidat autoproclamé.

Il est évident que les "Nuits debout" sont anticapitalistes. Mais elles ne sont pas encore « pro-quelque chose » bien que des valeurs « de gauche » cimentent le tout. Pour le moment, ce qui fédère les participants, c’est le rejet du système, des institutions, des représentants politiques. Évidement, tout cela est confus. Il y a encore beaucoup d’illusions dans le système (le rôle de pouvoir donné à la mairie, par exemple, est disproportionné). Les violence policières, qui sévissent depuis quelques semaines, et avec encore plus de virulence depuis quelques jours, accentuent le rejet des institutions « républicaines ». Dans le même temps, en pilotant cela, le gouvernement – malgré sa tentative de mettre en avant « les casseurs » - se coupe encore un peu plus de son électorat d’antan. Mais revenons-en plus particulièrement à « Nuit debout ».

Notons qu’il y a une véritable tendance à la réunionite, considérant trop souvent que l’on repart de 0 alors que l’histoire du mouvement ouvrier donne énormément d’éléments permettant d’analyser le monde. À ce titre, et après une participation quasi quotidienne, les militants de partis ou des syndicalistes anticapitalistes, qui montrent leur sincérité à construire le mouvement et pas à faire leur marché, au bout de plus de 20 Nuits debout, sont désormais considérés comme utiles et faisant totalement parti du mouvement. Leur expérience permet d’aller plus vite, en particulier pour débusquer les militants d’extrême-droite qui tentent de s’infiltrer, mais aussi pour faire le lien avec « le vieux mouvement ouvrier », ou tout simplement pour apporter des analyses. Toutefois, c’est surtout par l’écoute des autres, et le respect des nouvelles formes de politisation, que la confiance s’est effectuée…

Nous arrivons néanmoins à une période charnière. Les « Nuits debout » peuvent continuer très longtemps, mais elles vont se scléroser si la lutte contre la loi El-Khomri ne prend pas de l’ampleur. Dans le même temps, sans les Nuits debout, la lutte contre la loi El-Khomri ne sera pas victorieuse, et, pire, elle ne trouvera pas d’expressions politiques de celles et ceux d’en bas, laissant au FN le champ de « l’anti-système » et à Hollande celui de « l’anti-FN ». Imaginons ce que pourraient donner d’exceptionnel des places occupées, avec des discussions à foison, sur fond de victoire contre une loi scélérate ? La confiance dans le « Nous » serait décuplée et pourrait donner des merveilles.

Dans ce contexte, les anticapitalistes doivent être présents à 200%, dans les Nuits debout, dans les luttes, dans les syndicats, pour faire la jonction. Les « Nuits debout » mettent has been bien des militants, qui préféreront dénigrer que de se remettre en cause. Si les « Nuits debout » sont critiquables, elles ne peuvent l’être que par celles et ceux qui font « Nuit Debout », pas par les spectateurs du mouvement. Et elles représentent, qu’on le veuille ou non, un petit espoir.

Certes, un tel mouvement est contraignant. Mais l’engagement politique et la lutte, bien qu’enrichissants, sont contraignants. Ils nécessitent du temps, de l’énergie... Cependant, un changement révolutionnaire (même si on en est encore loin) ne viendra pas du faux-rythme du système, encore moins des élections. Le « métro-boulot-dodo » est le rythme de l’aliénation. Le dire ce n’est pas critiquer les salariés. Je suis moi-même aliéné, exploité… c’est le principe du travail salarié. Mais mon objectif est de me dégager de cela, et de faire en sorte que tout le monde s’en dégage. Prendre les places, faire grève, c’est dur. Ça nous attaque jusque dans la chair. Mais c’est aussi notre fierté, celle de ne pas se faire piétiner sans rien dire, faire briller l’étincelle dans nos regards que les dominants ne pourront jamais éteindre.

Alexandre Raguet,

Poitiers, le 2 mai 2016.


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