NPA 86
Débat autour du 26 mai.

Pour un front social et politique, pour une révolution sociale et politique

mardi 15 mai 2018 par redac-npa86

La construction d’un mouvement social de masse, en capacité d’inverser le rapport de force en sa faveur face à un gouvernement autoritaire, est au cœur des réflexions stratégiques à gauche. En cela, la date du 26 mai, qui cherche à donner un caractère « social et politique » au front de luttes, permet de donner des perspectives intéressantes. Il n’en demeure pas moins que des difficultés persistent et bloquent toujours l’émergence d’un tel front.

La séparation du social et du politique

Nous sommes confrontés à cette séparation, délicate, qui dans les faits, emmène les syndicats à s’occuper des questions sociales et les partis des questions politiques. Souvent, ce qui justifie cette séparation c’est la question de l’indépendance syndicale (tout à fait légitime) vis-à-vis des partis. Il faut dire qu’en France du moins, cette indépendance n’a pas toujours été à l’œuvre (et ne l’ai pas vraiment toujours). La CGT et le PCF, durant des décennies, furent très liés, les décisions des uns étant réglées avec les décisions des autres, les dirigeants du syndicat étant au parti (ce qui ne pose pas un problème en soi, sauf quand la ligne du syndicat est celle du parti, et pas celle des syndiqués). Une lecture attentive permet de voir qu’il ne s’agit pas là d’un problème de lien entre « social et politique », mais plutôt un problème de lien entre « appareils syndicaux et appareils politiques ». Autrement dit de problèmes bureaucratiques tout à fait condamnables politiquement, et nécessitant effectivement le retour à des pratiques indépendantes et démocratiques.

C’est pourquoi, aujourd’hui, la question des débats sur l’indépendance syndicale est légèrement déplacée. Plus aucun parti ou mouvement politique ne domine aucun syndicat de manière hégémonique. Et c’est très bien ainsi. Néanmoins, si les connivences avec les appareils politiques sont à rejeter, les syndicats manquent cruellement de politique, au sens de la stratégie syndicale, de la question du système politique et des moyens de le renverser. Bien entendu les syndicats discutent stratégie et font des formations. Mais ces discussions ne concernent pas l’ensemble des syndiqué.e.s. Et plus globalement, les syndicats [les confédérations les plus grandes] ont rompu avec l’idée que l’organisation syndicale est un outil « politique » pour faire la révolution, pas seulement un moyen de défendre les salariés au quotidien (même si ça l’est aussi).

C’est pourquoi je pense que la journée de mobilisation du 26 mai ne doit pas être une manifestation du type « Pot-au-feu », comme celle du 5, mais au contraire être une initiative unitaire, inter-organisationnelle, qui sache, dans le respect de tous, construire une initiative « sociale et politique », c’est-à-dire qui mêle l’ensemble des syndicats, des associations et des partis qui se retrouvent sur la base commune d’opposition au gouvernement Macron, qui proposent une stratégie de lutte commune, et qui amorcent des réponses politiques [et à terme une alternative politique]. C’est de ce genre d’initiative que pourront émerger des nouvelles formes politiques solides, issues à la fois des luttes et du mouvement ouvrier historique. Mais cela convoque un certain nombre de conditions et hypothèses. Une part de conduite politique et une part de pari.

Mouvement de masse, révolution, récupération politique

Pour espérer quoi que ce soit politiquement, il faut gagner cette bataille sociale. Il n’y a aucun intérêt à discuter des prochaines élections ou de je ne sais quel référendum si le monde du travail et la jeunesse ne sont pas en capacité de mobiliser leur camp via leur principale arme : la grève et les manifestations. Par ailleurs, si les questions politiques peuvent, à un moment donner, prendre une voie électorale, celles-ci ne se résument pas à cela. Le vote est même, sans aucun doute, la version la plus déformée de l’expression ouvrière et populaire. L’élection – d’autant plus dans le système électoral actuel, en France – pousse à voter « contre » ou « pour le moins pire », et c’est sans compter sur les freins (financiers, administratifs, médiatiques) mis en place pour empêcher les courants révolutionnaires [et donc minoritaires] de gagner. Ajoutons aussi que l’abstention record rend les scores électoraux dérisoires. C’est pourquoi, il me semble, nous devons refuser de discuter de solutions institutionnelles à la lutte que nous vivons [et à toutes les luttes]. Le débouché politique, auquel je fais référence, est un débouché politique programmatique et populaire. Autrement dit un programme par et pour la population.

Ce programme et son incarnation, ne peut être un programme électoraliste et ne peut pas être incarné par un seul homme ou un seul parti [ou mouvement]. Il doit s’agir d’un programme de lutte, c’est-à-dire un programme qui part des revendications du mouvement social, et qui est défendu pratiquement par celles et ceux qui luttent, via un gouvernement des travailleurs/ses, des exploité.e.s et des opprimé.e.s, contrôlé par des comités populaires partout dans le pays.

Cela ne remet nullement en cause les partis ou mouvements défendant un programme politique, bien au contraire ! Chacun doit diffuser ses idées. Mais en dernier recours, c’est aux travailleurs/ses, aux jeunes, aux retraité.e.s, aux sans-emploi, aux migrant.e.s, aux femmes, aux LGBTI… etc., de décider de leur propre programme [via des délibérations, des votes, des délégations].

Vous devez vous dire à la lecture de ces lignes que je vais trop loin. C’est peut-être vrai à la lumière de l’état du mouvement, mais il est utile malgré tout de mentionner les objectifs politiques. Pour ma part voici les pistes politiques et stratégiques qui me guident. Elles permettent de comprendre notre rejet de l’électoralisme et des dérives bureaucratiques menant à la sclérose du mouvement.

Et c’est aussi un moyen de rappeler notre rejet de la « récupération » politique de ces mouvements à des fins électorales. Souvent, les hommes politiques n’ont pas besoin de contrôler le mouvement, il leur suffit d’apparaître comme « l’avant-garde » de celui-ci, et d’y défendre une ligne « en-dehors », et, dans le cas de JLM en France, la « révolution dans les urnes » aux européennes et municipales de 2019 et 2020.

Entendons-nous bien : JLM et les insoumis ont tout à fait le droit de défendre cela, c’est une stratégie politique réformiste classique, qui vise à détourner les mouvements sociaux vers une issue électorale. Dans une saine polémique politique, je rappelle simplement que cette stratégie là ne fonctionnera pas pour la simple raison que même un programme réformiste modéré comme l’Avenir en commun, arrivé au pouvoir par une solution légale, ne pourra très certainement pas être appliqué. L’état capitaliste français n’est pas un état neutre, et tout est fait pour empêcher des réformes sociales et écologiques qui aillent à l’encontre des intérêts capitalistes [même de manière modérée, à l’heure du néo-libéralisme]. Pour mettre en place de telles réformes, il faut renverser l’état capitaliste. La logique réformiste, à l’heure d’une radicalisation majeure du monde, n’a aucun sens : elle est vouée à perdre ou à trahir. Nous sommes condamnés à faire la révolution, ou à subir la barbarie, pour paraphraser Rosa Luxemburg. Et cette révolution politique ne pourra être l’œuvre d’un homme, d’un groupe, d’un syndicat. Elle ne sera rien sans ceux-là, mais elle sera avant tout liée à l’irruption de millions de personnes sur la scène politique, portées par un programme, et décidées à ne plus déléguer leurs vies et à prendre leurs affaires en main. Si ce positionnement relève d’une récupération politique, il est la récupération de la politique par la grande majorité de la population. Et je signe pour cette récupération-là.

L’action quotidienne et le 26 mai

Si je considère que la révolution est totalement fondée politiquement, comme expliqué plus haut, je ne pense pas que nous soyons dans une période révolutionnaire, et encore moins dans une crise révolutionnaire. Mais tout cela peut surgir très vite. Ça surgira d’autant mieux si les conditions sont réunies. Il ne s’agit pas de construire le parti révolutionnaire pour attendre la révolution ! Non, les militant.e.s anticapitalistes, révolutionnaires, éco-socialistes, doivent construire leur parti en construisant la mobilisation, en se rendant utile à l’ensemble de notre classe sociale, et en y défendant nos idées. Cette tâche est plus contraignante que l’attente, mais elle est essentielle. Elle l’est d’abord parce qu’il faut agir tout de suite sur tout un tas de sujets brulants qui nécessitent une réponse immédiate (migrant.e.s, antifascisme, féminisme, luttes contre les licenciements, contre les mauvaises conditions de travail, etc.). Notre réponse ne peut pas se limiter à dire : « c’est à cause du capitalisme, faites la révolution ». Si la situation de crise sociale, économique, écologique, démocratique, civilisationnelle, est le résultat de la régence capitaliste, les vies humaines ont besoin de solutions rapides et la révolution est un processus lent. Néanmoins, a contrario, militer auprès des gens dans l’urgence sans défendre une perspective révolutionnaire bloque la possibilité d’une émancipation globale. Les logiques humanitaires, sans logique révolutionnaire, sont des logiques qui maintiennent l’ordre en place.

Les militant.e.s doivent aussi défendre l’unité de notre camp, dans une période de reflux de l’organisation politique et syndicale. A terme, il faut reconstruire une expression politique des exploité.e.s et des opprimé.e.s, c’est-à-dire de nouvelles formes de rassemblement pour que les gens puissent se retrouver, échanger, s’organiser, se divertir… et ainsi re-construire une conscience collective comme pouvaient le faire les bourses du travail, par exemple. Aussi, parler de « petite gauche » et « d’unitay » pour démonter le travail unitaire sincère réalisé par des militant.e.s, et avec l’objectif de récolter les pots casser comme le fait Mélenchon est vraiment dommageable. D’abord parce qu’il a toute sa place dans un tel cadre. Ensuite parce que c’est la seule voie sérieuse, et que toute tentative individuelle mènera à des échecs, pas nécessairement électoraux, mais politiques.

Afin de répondre, à court terme, à ces préoccupations-là, la date du 26 mai peut être un point d’appui. Il faut parvenir à mettre toutes les organisations d’accords, à gauche, mais aussi les associations ou secteurs en lutte. Il faut réussir, également, à faire du 26 mai la manifestation des causes communes, ou la « convergence des causes » comme le suggère Ruffin. C’est-à-dire l’unité, mais ce terme ne plait plus aux insoumis. Ne polémiquons pas là-dessus. La convergence des causes donc, c’est la convergence du social, du politique, de l’écologie, de la solidarité, du féminisme, de l’internationalisme, de la lutte contre les violences policières, contre le racisme, le sexisme, l’homophobie, etc. C’est cette convergence-là qui devra prendre la tête de la manifestation, suivie de la population, des organisations syndicales, des organisations politiques… A Poitiers [et dans toute la France] il est possible de construire ce 26 mai unitaire.

Pour ce qui est du NPA, nous espérons que la manifestation du 26 se tiendra le matin, puisque l’après-midi est organisée (de longue date) notre fête annuelle à l’auberge de jeunesse de Poitiers. Mais quoi qu’il en soit, nous soutenons cet état d’esprit-là (unité et radicalité) dans notre participation à la lutte et à la préparation du 26 et d’après.

Alexandre Raguet,

Poitiers, le 26 mai 2018.


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